Entretien avec Marc Bayle – Épisode 3: Toulon, paradoxes et fractures actuelles.
Marc Bayle revient sur ses liens avec Toulon et les singularités de la ville.
Dans ce troisième épisode, Marc Bayle décrypte la sociologie et les fractures de Toulon. Il décrit une ville cloisonnée entre le monde de la marine, riche en ingénieurs mais longtemps fermé sur lui-même, et le reste de la population, ouvrière et administrative, marquée par la monoculture de l’Arsenal.
Il retrace le basculement politique de la ville, passée de gauche au XIXe siècle à ville d’ordre après-guerre, jusqu’à la prise du Front national en 1995 et la montée actuelle du RN. Il revient aussi sur le poids des affaires judiciaires, d’Arreckx à Falco, et termine sur le potentiel touristique de Toulon : une ville qui n’a jamais pensé son esthétique, mais dont la rade et la vieille ville méritent le détour.
Marc Bayle
Préfet honoraire, ancien commissaire de la Marine
MILIEUX DU MONDE — Vos ouvrages révèlent une ville fascinante, complexe et multiple, dont vous soulignez le balancement historique entre lumière et ombre, entre douceur de vivre et chaudron politique. Pour qu’il puisse peut-être aimer Toulon comme vous l’aimez, vous invitez le lecteur à en comprendre les ambivalences, les qualités et les défauts. Derrière cette richesse de contrastes que vous décrivez, quels sont aujourd’hui les paradoxes les plus saillants et les fractures les plus préoccupantes qui traversent Toulon ?
Marc Bayle — Je ne sais pas si c’est un défaut ou une fracture, mais s’il fallait caractériser grossièrement la sociologie toulonnaise, je dirais qu’il y a des mondes très séparés. C’est assez cloisonné. Ça commence un peu à s’ouvrir, mais ce n’est pas encore fait complètement.
D’un côté, vous avez la marine, un milieu qui reste quand même assez fermé, même si ça commence à s’améliorer. C’est une ville, contrairement à ce qu’on croit, de matière grise. La marine et Naval Group en font une ville d’ingénieurs. En 1999, on comptait sept cents ingénieurs de haut niveau en activité à Toulon. Tout ce qui tourne autour de l’armement, de la construction navale, de la réparation navale. Mais un monde qui vit un peu en vase clos.
Et puis il y a tout le reste de la population. Une ville administrative, une ville ouvrière, une ville qui ne communique pas beaucoup. Ce n’est pas une ville de tempérament économique comme Marseille, qui est une ville d’entrepreneurs, avec le port et beaucoup d’activités privées. Toulon est plutôt administrative. Pendant longtemps, la prépondérance du secteur public était énorme. C’était une ville de monoculture : l’Arsenal. L’Arsenal faisait vivre Toulon, avec vingt à trente mille ouvriers et techniciens, sans compter ceux de la marine. Aujourd’hui, l’Arsenal a été réduit. Naval Group l’a remplacé, c’est différent. L’Arsenal, c’était une entreprise de main-d’œuvre énorme, autosuffisante. Naval Group, c’est davantage une société de haute valeur ajoutée, de matière grise, qui ne construit plus elle-même mais qui conçoit et sous-traite la construction.
La vie a changé. Je pense qu’il y a davantage de relations entre les groupes sociaux qu’avant, mais ce cloisonnement social reste un handicap. Et puis c’est une ville qui a été un peu étouffée et complexée par rapport aux deux grands pôles que sont Marseille et Nice.
Il y a aussi le secteur de l’immobilier et du bâtiment, qui a été très prospère, comme souvent sur la Côte d’Azur. Peut-être un peu moins maintenant, parce que la ville a une structure géographique assez contrainte, enserrée entre la montagne et la mer. D’ailleurs, les révolutionnaires qui avaient voulu châtier Toulon de son ralliement aux Anglais, ça fait partie de l’infamie que j’évoquais, avaient débaptisé la ville : elle s’appelait Port-la-Montagne. Et c’est tout à fait parlant. Le foncier est très faible, la ville ne peut s’étirer que vers l’est ou l’ouest.
Il faut aussi parler des retraités, très nombreux. Des retraités de la marine, de l’Arsenal, qui constituent une population importante. Et puis il y a eu l’apport des rapatriés d’Algérie. En 1962, près de vingt mille rapatriés se sont installés à Toulon, volontairement. Vingt mille sur une population de cent soixante-dix mille, ça fait plus de dix pour cent. Ils se sont bien intégrés finalement.
MILIEUX DU MONDE — Comment caractériseriez-vous Toulon sur le plan politique ?
Marc Bayle — C’est une ville plutôt conservatrice, une ville d’ordre, du fait de sa population militaire très ancrée et de sa composante rapatriée qui compte énormément. Mais ça a changé, et c’est pour ça qu’il faut revenir à l’histoire. Au XIXe siècle, Toulon était une ville qu’on pourrait facilement caractériser de progressiste, de gauche, à cause de l’Arsenal justement. Il y avait un milieu favorable aux thèses socialistes. D’ailleurs, en 1897-1898, Toulon élit un maire socialiste, Paul Berthereau. Et quand je dis socialiste, c’était plus l’extrême gauche que le Parti socialiste d’aujourd’hui. C’est une ville qui était à gauche jusqu’à la guerre, parce que les militaires ne votaient pas, les femmes non plus.
Après la Seconde Guerre mondiale, les militaires votant, c’est devenu davantage une ville d’ordre, une ville à droite, et elle l’est encore.
Et puis il y a eu l’épisode Front national, en 1995-2001. Moi, j’étais un acteur, un opposant assez fort. Le Front national a disparu puis renaît en ce moment au travers du Rassemblement national, avec la candidature de Laure Lavalette et la possibilité d’une conquête de la ville de Toulon par le RN. Parce qu’il y a toujours eu une composante de droite extrême à Toulon.
Je donne un exemple concret. À l’élection présidentielle de décembre 1965, Tixier-Vignancour, le candidat d’extrême droite, fait cinq pour cent au niveau national. À Toulon, il fait le triple : quinze pour cent. Il y a un noyau dur favorable au RN que j’évalue, au travers des différents scrutins, entre vingt et vingt-cinq pour cent. Ce qui est important et qui peut permettre une éventuelle conquête par le RN.
Les politologues disent qu’il y a deux types d’électorat RN. L’électorat du nord, davantage motivé par les questions économiques et sociales, la désindustrialisation, la paupérisation. Et l’électorat du sud-est, plus identitaire, porté par la peur de l’immigration. Cette bipolarité n’est pas forcément évidente, les deux peuvent se mélanger. Mais il y a un électorat identitaire qui est devenu assez important.
Et dans le Var, c’est frappant : sept députés sur huit sont RN. Et pas forcément dans les endroits les plus défavorisés. Le député de Saint-Tropez est RN. Le député de Saint-Raphaël était RN. Le député de Bandol était RN. Ce ne sont pas des endroits où l’on trouve du lumpenprolétariat.
De manière générale, il y a aussi une sorte de gérontocratie des élus dans le Var. Beaucoup de maires et de conseillers municipaux sont très anciens, très ancrés dans le territoire. Et donc, il y a fatalement, biologiquement, un changement qui va s’opérer.
L’événement principal à Toulon, c’est le départ d’Hubert Falco, maire pendant vingt-cinq ans, pour des raisons judiciaires. Il n’est pas le seul d’ailleurs. Donc il y a un tournant. Qui prendra la suite ? La maire actuelle ? D’autres ? Je ne sais pas encore.
Il y a aussi, dans les fractures, l’incidence des affaires judiciaires. L’affaire Arreckx dans les années quatre-vingt-dix, tout le système du clientélisme, la corruption mis en cause. Ça a été un facteur de mauvaise réputation. Moi, je fais la part des choses : les phénomènes de corruption publique ne sont pas l’apanage du Midi. Connaissant la vie publique et administrative, on les trouve aussi bien dans le Nord, à Paris, dans les Hauts-de-Seine ou outre-mer.
Mais c’est vrai que dans le Var, avec l’affaire Arreckx, c’était un séisme politique. Il menait la ville et le département depuis toujours. On a eu une médiatisation très forte. Et là, avec les condamnations judiciaires du maire de Toulon, du président du conseil général, de la maire de La Seyne, c’est encore une remise en cause du monde politique, qui peut être favorable au RN.
Je fais la part des choses : les condamnations récentes, c’est de l’inconséquence, parfois de l’incompétence, de l’amateurisme. Beaucoup moins grave que du temps d’Arreckx, où c’était vraiment de la corruption, des comptes en Suisse, des valises de billets. Là, c’est plus des affaires de voleurs de poules.
Des sondages à Toulon donnaient Madame Lavalette en position assez favorable, à environ quarante-cinq pour cent. Ça ne veut rien dire, ça dépend de qui elle aura en face.
MILIEUX DU MONDE — Toulon présente-t-elle des atouts touristiques ?
Marc Bayle — Non, ce n’est pas une ville touristique, il faut être très clair. C’est une ville qui n’a jamais pensé ni conçu de politique touristique forte. C’est une ville militaire, de garnison, administrative.
Actuellement, je pense qu’il y a un tourisme familial. Les atouts de Toulon sur le plan touristique sont de deux ordres. D’abord, des efforts ont été entrepris pour la rénovation du centre-ville, qui est un peu plus agréable qu’il ne l’a été. C’est tardif, mais il y a maintenant une rénovation urbaine. Ensuite, il y a la modicité de l’immobilier. Pour les jeunes ménages, s’installer à Toulon, c’est tout à fait abordable par rapport aux villes environnantes du Var.
Il y a aussi un facteur d’entrave pour l’attractivité touristique : c’est une ville qui n’a pas pensé son esthétique. La moitié du littoral était fermée par de longs murs. La reconstruction après la guerre n’a pas été une réussite. C’est une ville qui est restée très minérale, qui n’a pas été pensée pour le tourisme.
Et pourtant, elle a son cachet, mais il faut le découvrir. Quand on traverse Toulon en voiture, ce n’est pas très beau. On voit les longs murs de l’Arsenal, une autoroute qui traverse la ville. Mais pour ceux qui se promènent à pied, la vieille ville, le centre-ville est très agréable. C’est une ville presque médiévale par endroits. Et comme Marseille, elle est composée d’une cinquantaine de quartiers qui sont autant de petits villages avec un certain charme.
On sent qu’il n’y a pas eu de volonté touristique. Pas de grands hôtels. Mais ses atouts sont géographiques. La rade, qui est magnifique. Pour apprécier Toulon, il faut soit aller à pied dans la vieille ville, soit monter au Faron et voir la rade. C’est un spectacle extraordinaire. Sans dire que c’est la plus belle rade du monde, comme le disent les Toulonnais un peu chauvins, c’est une rade qui est vraiment extraordinaire.
