Entretien avec Marc Bayle – Épisode 1: Toulon, ville d’attache.

Marc Bayle revient sur ses liens avec Toulon et les singularités de la ville.

Dans ce premier épisode, Marc Bayle, Toulonnais de longue date et historien, nous livre sa lecture des singularités de Toulon.

Il identifie quatre traits fondateurs. D’abord, Toulon est avant tout une ville de la marine, façonnée par et pour l’État depuis Henri IV, Louis XIV et Colbert – une ville martiale d’où sont parties les grandes expéditions, de Bonaparte à la conquête de l’Algérie. Ensuite, c’est une ville au double visage, que Victor Hugo résumait dans Les Châtiments par ce vers : « Ville que l’infamie et la gloire ensemencent » – l’infamie du bagne et des bas-fonds portuaires, la gloire de la Royale et de l’ascension de Bonaparte. Troisième trait : une politisation précoce, née de la concentration ouvrière autour de l’Arsenal, berceau des premières idées du socialisme utopique. Enfin, Toulon n’est pas une ville touristique – elle ne fait pas partie de la Côte d’Azur dans l’imaginaire collectif, restant avant tout une ville de garnison et d’administration.

Marc Bayle

Honorary Prefect, former Commissioner of the Navy

MILIEUX DU MONDE — Marc Bayle, bonjour.

Marc Bayle — Bonjour.

MILIEUX DU MONDE — Merci de nous recevoir aujourd’hui à Toulon, votre ville natale, une ville dont vous avez été, comme vos pères, un des acteurs de la vie publique. Une ville dont vous restez toujours aujourd’hui un observateur attentif, pour ne pas dire attentionné. Toulon, dont vous dites « aimer toutes les facettes », sur lesquelles nous reviendrons lors de cet entretien.

Pour commencer notre échange, j’aimerais évoquer avec vous les singularités qui vous font aimer Toulon. En introduction de Toulon, portrait d’une ville, vous soulignez qu’écrire sur le Toulon contemporain, c’est pénétrer dans un monde à la fois connu et inconnu. Et dans Toulon, au fil des textes, vous présentez Toulon comme une ville de contraste, à la fois glorieuse et décriée. Selon vous, quelles sont les singularités de Toulon et les liens qui vous attachent personnellement à cette ville ?

Marc Bayle — Les liens sont très faciles à expliquer. Je suis issu d’une famille toulonnaise ancrée depuis longtemps, une famille qui, en plus, s’est investie dans la vie publique toulonnaise. Cette ville m’a toujours intrigué, mais j’ai eu un parcours personnel et professionnel qui m’a souvent éloigné de ma ville natale, tout en y restant attaché. J’y suis toujours revenu pour les vacances, ma famille étant présente.

Et depuis quelque temps, ayant un peu plus de temps libre, je me suis intéressé à Toulon. D’abord sur le plan politique, puisque, comme vous l’avez rappelé, j’ai eu un mandat électoral qui m’a amené à être un étudiant attardé en histoire. Ce n’est pas ma formation initiale, et je me suis intéressé à l’histoire politique contemporaine de Toulon. J’ai d’ailleurs soutenu une thèse sur les droites à Toulon sous la Cinquième République.

Et puis, ce faisant, quelques années plus tard, je me suis intéressé un petit peu à l’histoire profonde de Toulon.

Alors, les singularités de Toulon en elles-mêmes… En résumé, je crois qu’elle est contrastée sur deux plans.

Premier plan : pour moi, le mur porteur de Toulon, c’est sa marine. Toulon a été une ville faite par et pour l’État. C’est-à-dire qu’elle a été créée pour cela. Et donc toute l’histoire politique de Toulon se lit souvent au travers de la marine. C’est une ville qui se situe effectivement en Provence, mais on ne peut pas comprendre Toulon si on ne comprend pas que c’est aussi une ville d’État, une ville construite par l’État, qui est finalement assez peu provençale.

D’abord, les rois — Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Colbert — ont fait de Toulon la ville de la marine, la ville d’État. C’était la ville de toutes les projections de la marine et de l’État, y compris coloniales, il faut le dire : les troupes de marine, tout cela. Et puis toute l’histoire de Toulon — de la reconquête par Bonaparte jusqu’au sabordage de la flotte, en passant par la conquête de l’Algérie — tout est parti de Toulon. C’est une ville martiale. Vraiment.

MILIEUX DU MONDE — Et le deuxième plan ?

Marc Bayle — Le deuxième élément pour comprendre Toulon, c’est aussi une ville qui n’a pas forcément, au plan national, une excellente réputation — voire une mauvaise réputation, un peu comme Marseille d’ailleurs.

Je ne peux pas m’empêcher, pour illustrer mon propos, de me référer aux vers de Victor Hugo, que je cite beaucoup dans mon ouvrage. Victor Hugo était intéressé par Toulon puisque dans Les Misérables, il y a Jean Valjean et le bagne de Toulon. Il était venu faire des enquêtes sur le bagne. Et dans Les Châtiments, il consacre un poème à Toulon. Son vers central, qui résume un peu cette singularité, je le cite : « Ville que l’infamie et la gloire ensemencent. »

L’infamie d’abord. L’infamie, c’est le bagne. C’est la ville des vergondages portuaires. Il y a des marins, il y a des filles publiques. Et longtemps, cette réputation a collé à la ville. Une ville aussi insalubre. Plus contemporain, il y a eu le sabordage de la flotte — voulu par la flotte elle-même, d’ailleurs, pas par la marine. Donc mauvaise réputation.

Et la gloire ? La gloire, c’est la Royale, c’est les bateaux, c’est la marine, c’est tout le prestige qui va avec. La gloire, c’est Bonaparte aussi, puisque c’est à Toulon que Bonaparte fait sa percée médiatique. Le petit capitaine qui devient général. C’est à Toulon qu’il se fait connaître, c’est là que tout a été lancé.

Et cela est resté. Il y a eu des hauts et des bas — parfois Brest a pris le dessus — mais depuis 1972, Toulon est devenu le port principal de la marine, par la volonté de Pompidou, du fait que les principales crises géopolitiques se situent en Méditerranée.

J’aime bien ce vers de Victor Hugo qui, avec beaucoup de prescience, construit la singularité de Toulon.

MILIEUX DU MONDE — Y a-t-il d’autres éléments qui forgent cette singularité ?

Marc Bayle — Oui, il y a un troisième élément qui constitue un peu le sel de Toulon. C’est une ville qui a connu ce que j’appelle une politisation précoce. Au XVIIIᵉ siècle, comme il y avait l’Arsenal et donc beaucoup d’ouvriers, c’était une ville où ont été conçues les premières idées du socialisme — pas le socialisme marxiste, le socialisme utopique. Avec des troubles passagers, intermittents. C’est un élément important.

Et puis peut-être un quatrième élément, et je m’arrêterai là : ce n’est pas une ville touristique.

Il y a d’ailleurs tout un débat, même en cours en France : où commence la Côte d’Azur ? L’inventeur de la Côte d’Azur, c’est un avocat qui s’appelle Stephen Liégeard. C’est lui qui a créé le terme « Côte d’Azur », autour de 1880-1885. Et pour lui, Toulon, c’est une ville de marins, de matelots, de la marine. La Côte d’Azur, ce n’est pas Toulon. Pour lui, la Côte d’Azur commencerait à Hyères.

Et dans l’esprit public, effectivement, Toulon, ce n’est pas la Côte d’Azur. Autant des villes comme Bandol ou Hyères éventuellement… Je ne parle pas des gens des Alpes-Maritimes, des Maralpins comme on dit, qui eux considèrent que la Côte d’Azur commencerait éventuellement à Saint-Raphaël, ignorant le Var. Non, Saint-Tropez fait partie de la Côte d’Azur, mais pas Toulon. Et c’est vrai que Toulon n’a pas une destinée touristique au départ. C’est une ville administrative, une ville de garnison, une ville de marins, de troupes de marine.

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