Depuis la victoire navale française de la Chesapeake (1781), l’Amérique considère, sans relâche, que l’Europe est son adversaire systémique principal.
Le XIXe siècle fut consacré successivement à contenir le Royaume-Uni en Amérique du Nord, à chasser et spolier l’Empire espagnol au nord comme en Amérique latine, et à prendre, par quelques achats, la Louisiane aux Français et l’Alaska aux Russes.
Au XXe siècle, il s’est agi à la fois d’achever de faire disparaître l’Empire espagnol, à Cuba et aux Philippines, et de régler leur compte aux empires britannique, français, néerlandais, portugais et japonais.
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, Washington a poursuivi l’affaiblissement de l’Europe en laissant à la Russie soviétique, déjà maîtresse de l’Asie centrale, la domination de l’Europe de l’Est, avant de restaurer, en 1953, les finances publiques d’un ex-vaincu devenu nouveau et fidèle vassal : l’Allemagne de l’Ouest.
Avec la chute de l’URSS, l’Amérique a pu engager l’asphyxie de l’Union européenne et, à l’échelle mondiale, d’autres de ses concurrents.
Dernière étape en date, l’administration Trump a tenté le grand chelem sur le Canada puis sur le Danemark en revendiquant le Groenland jusqu’à inquiéter les îles Féroé et le Svalbard norvégien.
Tout cela dans une fausse connivence intéressée, avec le masque de l’amitié.
Merci à Theodore et Franklin Roosevelt, Truman, Nixon, Reagan, Bush Jr., Obama, Trump, Biden et Trump II.
Le lâchage de l’Ukraine dissimule non seulement le misérable calcul d’un politicien véreux qui craint les urnes, mais probablement aussi son espoir d’obtenir un joli pot-de-vin pétrolier du nom de Lukoil. Voilà qui devrait achever de dessiller le Monde démocratique.
Il y a pourtant là une raison d’espérer : plus personne de raisonnable en Europe ne croit que les États-Unis soient des amis – adieu la Chesapeake – ou des alliés. Les lendemains de deux guerres mondiales et de la guerre froide, les désastreux conflits d’Asie centrale et du Moyen-Orient et, pour finir, une guerre économique insensée, ont refroidi les plus naïfs.
Notre chance est que cette puissance majeure repose sur des fondations instables.
D’abord, des Institutions politiques sabotées par un usage abusif des executive orders.
Ensuite, une société fracturée, encore moins éduquée que ses équivalents européens, appauvrie et désorientée par la perte de ses industries traditionnelles qui font place au numérique et à sa révolution de l’emploi.
Par ailleurs, une population rongée par les opioïdes et autres psychotropes qui ruinent jeunes et moins jeunes et sont à la racine de la baisse de son espérance de vie.
À cela s’ajoute une répugnance générale à envoyer la jeunesse américaine sur des théâtres extérieurs, alors même que le 11 septembre 2001 a montré que le cœur de l’Amérique pouvait être la cible d’attaques venues du dehors.
Enfin, la fracture est aussi géographique : schématiquement, les populations des États littoraux et celles de l’intérieur vivent dans des univers matériels, culturels, religieux et politiques différents et de moins en moins compatibles.
Le peuple américain serait-il uni s’il devait se défendre ?
À nous, Européens, de tirer parti de la situation, avec ordre et cohésion, si nous en sommes capables.
Dans un tel contexte, la trahison envers l’Ukraine peut devenir fondatrice d’un ensemble politique indépendant, capable de se surpasser et de se défendre.
Trouvons courage et raison pour accomplir ce dessein.
Pierre Brousse
1er novembre 2026

