Le Monde à l’ère capitaliste : l’inventaire désenchanté d’un système sans rival
Branko Milanovic, Le Monde à l’ère capitaliste. Une histoire des inégalités, trad. Peggy Sastre, préf. Philippe Aghion, Le Cherche Midi, 2026, 576 p.
Le capitalisme a gagné — non parce qu’il aurait imposé partout un même régime politique, mais parce qu’il s’est montré capable de s’accommoder de presque tous. C’est de ce constat que part Branko Milanovic, économiste serbo-américain qui fut pendant près de vingt ans (1991-2013) lead economist au département de recherche de la Banque mondiale, avant de se consacrer à l’étude des inégalités mondiales. Préfacé par le prix Nobel d’économie Philippe Aghion, ce recueil de textes — pour l’essentiel des essais et entretiens déjà parus, ici retravaillés et mis en perspective — interroge les transformations d’un capitalisme désormais sans concurrent idéologique.
Le divorce entre capitalisme et démocratie
Le fil directeur du livre est simple à énoncer : l’expansion mondiale du capitalisme n’a jamais entraîné celle de la démocratie libérale. Cette association, érigée en évidence après la guerre froide, ne résiste pas à l’histoire longue — les États-Unis du XIXe siècle, le Royaume-Uni de 1815 ou nombre de pays européens ont connu le capitalisme bien avant d’être des démocraties au sens contemporain. Quant à la victoire du capitalisme sur le communisme, Milanovic la lit moins comme un triomphe moral que comme un effet de l’échec économique adverse : l’endettement des économies communistes dans les années 1980 et l’épuisement du modèle soviétique ont rendu son inefficacité productive manifeste, ouvrant la voie à l’adoption des principes de marché bien au-delà de l’Occident.
La Chine, cas limite
Le cas chinois cristallise ce paradoxe : dans un pays officiellement communiste, le secteur privé représenterait 70 % du PIB, et les pratiques des entrepreneurs les plus prospères évoquent parfois les principes défendus par Mises ou Hayek. Milanovic se garde toutefois d’en faire un modèle exportable : son efficacité tient à des circonstances institutionnelles et historiques difficilement reproductibles ailleurs. Reste que ce succès a rebattu la hiérarchie mondiale, faisant de la Chine une puissance à la fois industrielle, technologique et militaire.
Mondialisation : les gagnants changent de place
C’est sur le terrain des inégalités que l’auteur retrouve sa voix la plus assurée. La mondialisation a rapproché les niveaux de vie entre pays — l’essor des classes moyennes asiatiques en est l’illustration — tout en déplaçant les positions relatives des individus dans la hiérarchie mondiale des revenus : les classes populaires et moyennes occidentales, dont le revenu dépend presque exclusivement du travail, ont peu profité de l’appréciation du capital, restée très concentrée, tandis qu’une élite mobile et intégrée aux circuits mondiaux a bénéficié de la libre circulation des capitaux et d’une main-d’œuvre étrangère meilleur marché. D’où un double conflit, entre puissances (rivalité sino-américaine) et à l’intérieur même des sociétés — et un paradoxe que Milanovic souligne avec justesse : le libéralisme continue d’organiser les économies nationales au moment même où les relations internationales renouent avec tarifs douaniers, sanctions et rapports de force.
Quand le Nord ressemble au Sud
L’hypothèse la plus stimulante du recueil est celle d’une « désarticulation » des sociétés riches, qui reproduiraient chez elles les logiques d’enclaves autrefois réservées au Sud : une strate aisée et mobile, intégrée à l’économie mondiale, coexistant avec une population dépendante d’emplois et de revenus locaux, aux intérêts économiques de plus en plus divergents. Trois mécanismes classiques de réduction des inégalités s’en trouvent affaiblis : le syndicalisme, fragilisé par la transformation du travail ; l’éducation, dont l’effet égalisateur atteint un plafond naturel ; le consentement fiscal à un État redistributif, en recul. L’intelligence artificielle pourrait aggraver la tendance en déplaçant la valeur créée vers le capital plutôt que le travail — Milanovic reste prudent sur l’ampleur de cette rupture, et n’avance qu’à titre de piste, non de programme, l’idée d’une redistribution du capital via un revenu de base.
Cette thèse de la désarticulation, aussi séduisante soit-elle, demeure plus suggérée que démontrée : Milanovic assemble des indices convergents — polarisation des marchés du travail, mobilité des élites, essoufflement des filets redistributifs — sans toujours en établir la mécanique causale, ni discuter frontalement les cas (Europe du Nord notamment) où l’État social continue d’amortir ces effets. De même, l’hypothèse du revenu universel reste à l’état d’intuition plutôt que de proposition chiffrée.
Un recueil plus qu’une démonstration
La force du livre — l’ampleur du regard, de l’histoire économique à la géopolitique — est aussi sa limite : ces textes, écrits à des moments différents pour des publics différents, juxtaposent plus qu’ils ne construisent une architecture unique, et le lecteur déjà familier de Capitalism, Alone (2019) y retrouvera nombre de thèses connues, actualisées plutôt que renouvelées. L’écriture, vive et volontiers aphoristique, se prête bien à une lecture par entrées séparées — moins à une lecture linéaire, qui expose davantage les répétitions d’un texte à l’autre. Comparé à Thomas Piketty, dont l’appareil statistique nourrit un programme fiscal explicite, Milanovic reste diagnostique : il décrit les déplacements de richesse et l’affaiblissement des instruments de redistribution sans prétendre les résoudre en système de réformes.
C’est peut-être là l’intérêt principal du livre : plutôt qu’une nouvelle fin de l’histoire pour remplacer celle qui s’est effondrée, Milanovic donne à voir une période plus incertaine, où le marché s’est universalisé sans que les régimes politiques n’aient convergé.
Pour qui ?
Un ouvrage exigeant mais accessible pour qui suit déjà les débats sur les inégalités et la mondialisation : chercheurs, journalistes économiques, décideurs publics, et plus largement tout lecteur cherchant à comprendre les ressorts économiques des tensions géopolitiques contemporaines.

