Entretien avec Marc Bayle – Épisode 2: Toulon, une histoire d’héritage.
Marc Bayle revient sur ses liens avec Toulon et les singularités de la ville.
Dans ce deuxième épisode, Marc Bayle revient sur les héritages qui nourrissent son attachement à Toulon. Il évoque son père Marcel, résistant et député du Var, battant infatigable à qui la ville doit entre autres l’autoroute Aubagne-Toulon.
Il raconte ensuite ses huit ans dans la marine, surtout en Océan indien, puis sa carrière de préfet aux postes très variés. C’est son mandat de conseiller général dans les années 90, au moment où le Front national prend Toulon, qui le pousse plus tard à étudier en profondeur les mentalités politiques de sa ville.
Aujourd’hui, il l’observe avec le recul de l’historien, convaincu qu’on ne comprend Toulon qu’en connaissant son passé.
Marc Bayle
Préfet honoraire, ancien commissaire de la Marine
MILIEUX DU MONDE — Ces singularités et vos liens étroits avec Toulon constituent donc une part de votre héritage. Chaque génération reçoit un passé, mais doit l’interpréter, le réinventer pour construire l’avenir. Dans cette perspective, en tant qu’acteur et observateur de Toulon, quels sont les héritages que vous cherchez à préserver, à transmettre à votre tour, mais aussi à réinventer ?
Marc Bayle — D’abord sur le plan personnel. Mon parcours est d’abord de nature politique, puisque mon père, mais aussi mon grand-père, ont été des hommes engagés dans la vie publique. Mon père a été un homme politique tout au long de sa vie, pratiquement de la Résistance jusqu’à son dernier mandat à la ville de Toulon, avec un fort engagement politique. Moi, je suis un homme de l’administration, égaré parfois dans la politique.
J’ai eu une expérience assez forte comme conseiller général pendant sept ans, dans les années quatre-vingt-dix, au moment où la ville a été conquise par le Front national. Des événements un peu exceptionnels. Et après, je suis revenu dans l’administration.
Ma première expérience a donc été la politique. Et ce n’est qu’après, sur le tard d’une certaine manière, que je me suis interrogé : pourquoi le Front national a-t-il pris la ville ? Je me suis intéressé à cette question sur un plan plus universitaire. C’est pour cela que j’ai mené des travaux de recherche sur le Toulon très contemporain, pour comprendre un peu les ressorts des mentalités politiques toulonnaises. C’était presque de l’histoire immédiate.
Et plus récemment encore, je me suis replongé dans l’histoire toulonnaise pour mieux comprendre ma ville. Quand je dis « ma ville », ce n’est pas uniquement ma ville au sens local. Comme je vous le disais, c’est une ville d’État, une ville nationale. On ne peut pas aborder Toulon uniquement par le biais provençal, il faut aussi passer par le biais de l’État, par le biais national.
Je me suis rendu compte de l’importance de l’histoire. Les Romains disaient que les absents sont toujours présents. On ne peut pas comprendre la vie publique sans faire référence à ce qui s’est passé auparavant. Et c’est une histoire très riche, très contrastée, qui mériterait encore d’être davantage explorée par des historiens professionnels. Toulon l’a été à un moment, elle ne l’est plus depuis quelque temps, alors que des villes comme Marseille, Nice ou Avignon sont très bien documentées par les historiens.
Toulon porte des héritages très lourds : la marine, qui traduit la volonté de l’État, et puis la politisation à ses différentes époques, très représentative des problèmes nationaux qu’on connaît encore aujourd’hui.
MILIEUX DU MONDE — Que doit Toulon à votre père, Marcel Bayle, ancien député du Var dont vous évoquez la mémoire ?
Marc Bayle — Mon père, c’est la génération de la Résistance. Il y est entré très jeune, avec une fidélité et une adoration pour le général de Gaulle, et il a voué toute sa vie à l’action politique, avec des hauts et souvent des bas.
Moi, je reste très admiratif de ce qu’il a fait. Ça compte énormément un père, surtout quand on se rend compte davantage de sa valeur lorsqu’il est parti. C’était un combattant. Toute sa vie, c’était un combattant. Ce n’était pas un intellectuel, mais c’était un battant.
Il a apporté des choses pour Toulon. À une époque où un député avait beaucoup plus de pouvoir, on lui doit le sauvetage des chantiers navals de La Seyne, provisoire certes, parce qu’après ils ont été fermés. On lui doit l’autoroute entre Aubagne et Toulon. Il avait la force de conviction pour convaincre les échelons ministériels. C’était un battant qui s’est battu avec toute la difficulté de la vie politique, quelques réussites, mais aussi beaucoup d’échecs.
C’est le cas de tous les fils ou des filles vis-à-vis de leur père : on s’en rend compte beaucoup mieux, malheureusement, lorsqu’ils sont partis. C’est l’exemple type de l’homme politique qui avait des convictions chevillées au corps. La conviction constante dans les idées, malgré tous les tourments de la politique nationale.
Et ça implique fatalement qu’aujourd’hui, le monde politique n’est pas attaché autant à ses convictions. Il n’y avait pas les réseaux sociaux, il n’y avait pas la mode de la communication. Mais en même temps, c’était le bruit et la fureur de son temps, avec énormément de conviction.
Pour donner un exemple : dans les années cinquante, mon père était attaché à l’idée de l’Algérie française, au maintien de l’Algérie dans l’ensemble français. Il était proche de Jacques Soustelle, ancien gouverneur de l’Algérie, très engagé sur cette ligne. Et en 59-60, il a connu un déchirement très fort. Il me l’a raconté. Un déchirement entre sa fidélité au général de Gaulle, qui allait vers une politique d’autodétermination, et son attachement à Soustelle, qui était un homme extraordinaire, paraît-il. Lui est resté fidèle au général, mais il m’a raconté la tempête sous un crâne, pour reprendre un mot célèbre, que cela représentait. Ce sont des dilemmes nationaux, aussi.
MILIEUX DU MONDE — Quel héritage et quelles expériences retenez-vous de vos années passées dans la marine ?
Marc Bayle — J’ai passé à peu près huit ans dans la marine. Elle m’a beaucoup apporté. Elle m’a appris à diriger des hommes, à les connaître, à avoir un certain sens de la ponctualité dans le travail.
On ne procrastine pas, parce que lorsque vous êtes sur un bâtiment, le bateau n’attend pas. Ça a été un apport professionnel extraordinaire. Il y a aussi le sens de l’équipage qu’on développe à bord. Moi, mon temps dans la marine, c’était essentiellement sur des bâtiments, en plus des bâtiments qui étaient excentrés, en Océan indien.
Mon premier bâtiment, c’était un aviso escorteur basé en Océan indien, avec Djibouti comme port de base. Mon second bâtiment, c’était la frégate lance-missiles Suffren, basée à Toulon. Mais il se trouve que ce bâtiment a été dépêché pendant la guerre Irak-Iran en 1980 en Océan indien. On est restés presque dix mois là-bas, avec Djibouti comme port de base, de temps en temps La Réunion. J’ai donc plus l’expérience de la marine outre-mer que de la marine basée à Toulon ou dans l’Ouest.
Et puis aussi peut-être une année passée à Paris, au ministère de la Défense.
MILIEUX DU MONDE — Après la marine, que retenez-vous de votre expérience dans l’administration ?
Marc Bayle — J’ai développé surtout une carrière préfectorale : sous-préfet, puis préfet, très variée, parce que ce sont des postes qui changent en moyenne tous les deux ans. On est un peu un nomade de l’administration.
J’ai eu beaucoup de postes à Paris, dans les directions centrales. J’ai fait du cabinet ministériel, mais j’ai aussi connu d’autres ministères : j’ai travaillé deux ans au Quai d’Orsay, au ministère des Outre-mer. J’ai aussi été directeur à la préfecture de police de Paris. Une expérience parisienne assez forte, donc.
S’il fallait caractériser ce type de métier, c’est la variété, c’est la nécessité de s’adapter très vite, trop vite d’ailleurs, parce qu’il faut quand même quelques mois pour s’adapter à un nouveau poste. Et puis, lorsqu’on a commencé à s’enraciner, il faut partir.
MILIEUX DU MONDE — On vient d’évoquer votre héritage paternel, l’héritage de votre passage dans la marine, puis dans l’administration. Qu’est-ce que vous retenez de ces expériences au regard de Toulon ?
Marc Bayle — Lorsque j’étais conseiller général, j’avais une forte ambition pour Toulon, je me souviens même avoir voulu aller plus loin, m’incruster dans la vie municipale. Puis, je ne vais pas rentrer dans les détails politiciens, mais ça n’a pas marché. J’ai préféré revenir dans mon corps d’origine, dans l’administration.
Moi, j’étais partisan d’une plus grande ouverture de la ville, économique et sociale. J’ai préféré, comme on dit souvent, quitter les choses avant qu’elles ne vous quittent. Je n’étais pas forcément soutenu par mon parti politique. J’ai préféré revenir dans l’administration parce que je n’étais pas en recherche d’une carrière politique à proprement parler. Je n’avais pas le même état d’esprit que mon père, qui, lui, était vraiment un homme politique au sens complet du terme. Moi, j’étais avant tout dans l’administration.
Et je suis heureux de revenir à Toulon, car je n’ai jamais vraiment quitté cette ville, et de m’y intéresser d’une autre manière, comme observateur, comme je le soulignais tout à l’heure.
