Marc Bayle raconte la « légende noire » de Toulon sur Info 83
Bagne, révolution, port et sabordage : l’historien Marc Bayle décrypte, pour INFO83, les origines de la légende noire de Toulon et en interroge les réalités.
Dans cet entretien accordé à INFO83, le préfet honoraire et ancien commissaire de la Marine revient sur la notion de légende noire appliquée à Toulon. Du bagne royal (1748-1873) à la livraison de la ville aux Anglais par les contre-révolutionnaires en 1793, du dévergondage portuaire et de ses 160 fumeries d’opium au sabordage de la flotte le 27 novembre 1942, il retrace, épisode après épisode, les événements qui ont forgé la réputation parfois sombre de la cité maritime.
Loin d’une lecture à charge, Marc Bayle apporte à chaque épisode sa nuance essentielle : Toulon est une ville faite par et pour l’État, et les décisions qui ont marqué son histoire furent le plus souvent exogènes, imposées par le pouvoir central bien davantage que choisies par ses habitants. En contrepoint de cette légende noire, il rappelle l’existence d’une légende dorée : la rade qualifiée de « merveille du monde » par Michelet, la reconquête de la ville par Bonaparte, le rayonnement intellectuel et culturel de l’entre-deux-guerres, ou encore la présence d’un vivier d’ingénieurs de haut niveau lié à la Marine et à l’Arsenal.
Une plongée documentée entre archives, analyse et mémoire collective, pour mieux comprendre une ville dont Victor Hugo avait saisi toute l’ambiguïté : « Ville que l’infamie et la gloire ensemencent. »
Victor Hugo, Toulon — Les Châtiments (1853)
Meddy Viardot (Info 83)
Notre historien maison, si j’ose dire, sur Info 83, qu’on ne présente plus, est avec nous pour répondre tout simplement à cette question. Qu’on soit, chers téléspectateurs, néophytes — qu’on ne connaisse pas l’histoire de Toulon — ou qu’on soit peut-être un témoin privilégié, c’est l’occasion de parler de l’histoire toulonnaise autour de la notion de légende noire, encore une fois avec notre historien Marc Bayle. Bienvenue Marc.
Marc Bayle
Bonjour, et merci.
Meddy Viardot (Info 83)
Merci à vous. Très heureux de vous accueillir de nouveau. Un puits de science et d’histoire en tout cas local. Alors, je voudrais sans transition, pour nos téléspectateurs, peut-être définir… Souvent on emploie cette expression, alors à tort peut-être ou à travers, sur la ville de Toulon : on parle de « légende noire ». Qu’est-ce qu’on peut entendre par légende noire ?
Marc Bayle
C’est une mauvaise réputation, c’est-à-dire une perception négative qu’on peut avoir sur un personnage, une ville, une population. Et il y a effectivement des éléments constitutifs d’une légende noire, mais il y a aussi une légende dorée. Je crois que celui qui a le mieux résumé la légende toulonnaise, dans les deux sens, c’est Victor Hugo dans son poème sur Toulon.
Meddy Viardot (Info 83)
Tout à fait.
Marc Bayle
« Ville que l’infamie et la gloire ensemencent. » Il y a quelques éléments de légende noire — dont on peut d’ailleurs discuter le bien-fondé — et puis aussi quelques éléments glorieux.
Meddy Viardot (Info 83)
Alors justement, c’est l’occasion d’en parler, peut-être de donner envie à nos téléspectateurs, qu’ils soient des lecteurs avertis ou pas, d’aller peut-être un petit peu plus loin, ou du moins de découvrir aussi cette histoire. Donc voilà : y a-t-il une légende noire à Toulon ? Je voudrais qu’on commence chronologiquement. Alors, peut-être que les gens ne le savent pas, mais Toulon a eu un bagne.
Marc Bayle
Oui, il y a eu un bagne, de 1748 jusqu’en 1873. Le bagne a été décrit et dénoncé par Victor Hugo justement, et aussi par Schopenhauer. Ce sont ces hommes qui étaient embastillés, avec le ferrage au pied. C’était une condition épouvantable, et effectivement, ça a contribué à donner une mauvaise image de Toulon. Mais il faut dire aussi que le bagne résultait d’une décision du pouvoir royal, et non pas d’une volonté des Toulonnais.
Meddy Viardot (Info 83)
Oui, tout à fait. Donc c’était finalement… Comme on dit, on connaît très souvent et indéfiniment le bagne de Cayenne. Eh bien c’est l’occasion de rappeler qu’il y a eu effectivement un bagne à Toulon, quand vous dites qu’il a duré même plus d’un siècle : 1748 à 1873. Et encore une fois, l’idée c’est de donner des éléments, des pistes pour expliquer cette légende noire à nos téléspectateurs. Et je pense, alors, si on suit la chronologie — le bagne, 1748-1873 — la deuxième chose, c’est peut-être un peu plus connu : la livraison de la ville aux Anglais à l’occasion de la contre-révolution de 1793.
Marc Bayle
Alors, il y a un historien britannique, Malcolm Crook, qui avait dit que c’était « la grande trahison des Toulonnais ». Je ne suis pas d’accord avec lui.
Meddy Viardot (Info 83)
C’est important.
Marc Bayle
Oui, parce qu’en fait, Toulon pendant la période révolutionnaire a été le théâtre d’affrontements entre plusieurs groupes : les marins, les officiers de l’armée de terre, l’oligarchie municipale, et aussi les ouvriers de l’arsenal. Successivement, ils ont pris le contrôle de la ville. Ce sont les contre-révolutionnaires qui ont livré la ville aux Anglais. Et la légende dorée, eh bien, ça a été quand même la reprise de Toulon par Bonaparte — par le libérateur. Donc, la légende dorée, mais aussi la légende noire.
Meddy Viardot (Info 83)
Non mais c’était important de rappeler ce contexte-là, et vous avez raison, parce que ça annonce l’épisode bonapartiste derrière, celui de Napoléon Bonaparte. Mais aussi de rappeler ce qui s’est passé à l’occasion de la Révolution à Toulon, parce qu’on parle très souvent — vous avez raison — de Paris, avec la fameuse expression « Paris et le désert français ». Mais en tout cas, c’était l’occasion de rappeler que la ville a été livrée, vous avez raison, par les contre-révolutionnaires.
Marc Bayle
Par les contre-révolutionnaires. Et aussi, un élément important dans cette affaire de légende : Toulon est une ville faite par et pour l’État. Et donc, beaucoup de ce qui est arrivé comme événements à Toulon, c’est en fait le résultat de décisions, de postures nationales, plus que de postures locales.
Meddy Viardot (Info 83)
Exactement. C’est vrai qu’on ne le rappelle jamais assez, mais on peut prêter ce sobriquet de « ville régalienne » : c’est la ville où il y a la Marine nationale, c’est une ville qui est faite par l’État, c’est une ville martiale.
Marc Bayle
Exactement. Et c’est vrai qu’on retrouve dans son histoire, toujours en filigrane, cette identité-là, cette particularité.
Meddy Viardot (Info 83)
Donc, on le disait à l’instant. Alors on va revenir, toujours chronologiquement. Le XIXᵉ siècle, un peu plus. Donc là, peut-être que ça parlera un peu plus à nos téléspectateurs. Là, j’ai envie de parler de Toulon, la ville du dévergondage portuaire, ville insalubre.
Marc Bayle
Ouais. Alors, c’est le XIXᵉ siècle, et même aussi la première moitié du XXᵉ siècle. D’abord, une ville insalubre : en 1850, il y a une commission administrative qui a indiqué que Toulon était une des villes les plus sales de France. Et puis aussi, ville du dévergondage portuaire — j’appelle ça le « dévergondage » — c’est-à-dire la capitale de la prostitution, le quartier réservé, capitale aussi de l’opium. Et André Gide disait par exemple que Toulon était en fait « le spectacle de la débauche et de l’ivresse ».
Meddy Viardot (Info 83)
Alors justement, je fais le parallèle avec une précédente interview : on a eu l’occasion de vous recevoir, et peut-être pour rappeler à nos téléspectateurs — qui n’hésitent pas justement à visionner cette précédente interview de Marc Bayle — le nombre de fumeries d’opium.
Marc Bayle
Oui. Extraordinaire. Alors je me base sur des rapports de police. Le chiffre est extraordinaire : environ 160 fumeries d’opium, dont une soixantaine à peu près dans la seule rue à l’époque dite « du Canon », maintenant rue Pierre Sémard. C’est un chiffre extraordinaire — je ne cite que ce que disent les rapports de police de l’époque. Ceci étant, là encore, nuance à apporter : Toulon est une ville portuaire, ville de la Marine nationale, ville aussi de l’infanterie de marine. Donc cette réputation, on la retrouve aussi dans des villes comparables, comme par exemple Brest.
Meddy Viardot (Info 83)
Oui. Les villes d’escale, finalement.
Marc Bayle
Voilà, villes d’escale.
Meddy Viardot (Info 83)
Donc forcément, comme vous disiez, quand on descendait du bateau, c’était aussi pour se « dévergonder », entre guillemets. C’était l’occasion avant de peut-être repartir. Donc effectivement, encore une fois, c’est dans le cadre de la légende noire, mais vous avez raison de dire qu’il y a toujours le pendant de la légende dorée. C’est important. On peut aussi faire la géographie, comme on dit, de Toulon. Et je voudrais qu’on aborde aussi brièvement le rappel, pour nos téléspectateurs — Marc Bayle, qui est, si j’ose dire, notre historien sur Info 83, notre spécialiste, préfet honoraire de l’histoire locale du Var. Je voudrais qu’on termine, Marc Bayle, avec le sabordage de la flotte. Donc ça, c’est un épisode relativement connu, mais dont on parle très peu : le 27 novembre 1942, eh bien, on a sabordé notre propre flotte à Toulon, à l’approche des troupes allemandes qui investissaient la ville.
Marc Bayle
La décision était prise par le commandant de la marine locale de saborder, mais ça résultait de l’état d’esprit de l’état-major de la Marine, c’est-à-dire de l’application de la convention d’armistice, des consignes de l’amiral Darlan qui disait qu’en cas de risque d’agression, il fallait procéder à un auto-sabordage. Et puis aussi de l’anglophobie traditionnelle de la Marine — une anglophobie… Enfin, du moins, parce qu’il y a aussi la marine des FNFL, mais la marine pétainiste était plus dans une logique de dégagement, de renoncement, que dans une logique d’engagement. Et donc, effectivement, ça a été un épisode très, très douloureux : près de 80 ou 90 bâtiments de surface ont été coulés, une dizaine de sous-marins coulés également. Il y a eu heureusement cinq sous-marins qui ont pu s’enfuir et rallier le Maroc et l’Algérie.
Meddy Viardot (Info 83)
Oui, tout à fait. Donc je veux dire, c’est un épisode relativement connu quand même à Toulon. On en parle en tout cas dans l’histoire de France, autour de la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est vrai que de rappeler que ça s’est passé à Toulon…
Marc Bayle
À Toulon. Mais ce n’est pas imputable aux Toulonnais.
Meddy Viardot (Info 83)
Ah, évidemment ! Alors, on va dire qu’on insiste, mais c’est important pour nos téléspectateurs, qu’ils le comprennent bien : c’est l’identité propre de Toulon. Vous dites que c’est une ville martiale, une ville régalienne, c’est une ville de l’État.
Marc Bayle
Voilà. Avec des décisions qui sont, disons, exogènes par rapport à la volonté de la population.
Meddy Viardot (Info 83)
Exactement. Et peut-être rappeler, encore une fois, comme vous le disiez, c’est peut-être ce qui fait aussi le charme de cette commune, avec le fameux poème de Victor Hugo, de dire que finalement, ça peut être très beau comme ça peut être aussi très noir : « Ville que l’infamie et la gloire ensemencent. »
Marc Bayle
Et puis aussi, il y a des éléments glorieux. D’abord, la puissance historique de la ville : « la rade, la merveille du monde », selon Jules Michelet, grand historien romantique. Ensuite, cette ville qui a été le théâtre de la venue d’intellectuels, de peintres, de l’entre-deux-guerres. Et puis on pourrait citer, par exemple, le Rugby Club Toulonnais. Enfin, il y a des éléments qui sont à la gloire de la Marine. Une chose aussi : c’est une ville industrielle, c’est une ville de matière grise. On dénombrerait, paraît-il, 1 000 à 1 500 ingénieurs de haut niveau dans Toulon, de la Marine, de l’Arsenal…
Meddy Viardot (Info 83)
Eh bien, j’allais dire voilà : ville passionnée, passionnante. Et c’est l’occasion de rappeler, pour nos téléspectateurs, à l’occasion de ces entrevues, de parler de l’histoire locale avec Marc Bayle, qu’on peut aussi retrouver parce que vous êtes aussi un auteur — c’est important de le dire. Si on veut aller un petit peu plus loin, l’occasion c’est de vous donner envie, à travers justement nos entrevues avec Marc Bayle. N’hésitez pas à consulter cet auteur, Marc Bayle, pour aller un petit peu plus loin dans l’histoire de Toulon. Et on aura l’occasion de vous recevoir de nouveau, j’espère.
Marc Bayle
Avec grand plaisir. Je suis à votre disposition, et pas que pour Toulon. On parlera de l’histoire peut-être du Var en général, ou de communes.
Meddy Viardot (Info 83)
Donc n’hésitez pas, chers téléspectateurs, à nous suivre sur Info 83. Un grand merci, Marc.
Marc Bayle
C’est moi qui vous remercie aussi.
Meddy Viardot (Info 83)
Merci infiniment d’avoir été avec nous. Alors, vous l’aurez compris : Marc Bayle aura essayé de répondre à la question « Y a-t-il une légende noire à Toulon ? ». On peut dire oui, mais il y a aussi une légende dorée.
Marc Bayle
Oui, mais… oui, mais… exactement.
Meddy Viardot (Info 83)
Ce sera le mot de la fin. Grand merci, Marc, d’avoir été avec nous. Merci à vous, chers téléspectateurs, pour votre fidélité. Et à très vite sur Info 83.
Marc Bayle
Honorary Prefect, former Commissioner of the Navy
