LONGUE & ÉTRANGE GUERRE

La guerre russo-ukrainienne à haute intensité entre dans sa cinquième année.

La raison du conflit se cache dans l’impérialisme russe version classique, même brutalité, mêmes méthodes et moyens depuis un demi-millénaire.

Précédée par un affrontement meurtrier plus ou moins larvé qui a duré presque sept ans, cette « guerre de douze ans » est, par sa durée et par ses conséquences, le conflit majeur de ce début de siècle.

Son bilan comme celui des « grandes » guerres couvre tout le spectre de la géopolitique, impliquant une grande partie de la communauté internationale dont plusieurs puissances nucléaires. Ses conséquences sur les alliances et le multilatéralisme sont immenses.

Tout d’abord, sur le plan militaire, après la confiscation de la Crimée et un échec devant Kiev, les succès initiaux russes dans les oblasts du Sud-Est de l’Ukraine ont précédé une stabilisation du front. Tout cela a coûté d’immenses pertes humaines aux deux belligérants bloqués sur de vieilles lignes atteintes lors des premiers mois de la guerre. Depuis, ce sont des combats d’attrition qui, au goutte-à-goutte, broient les attaquants plutôt que les défenseurs. Les Russes auraient perdu un million deux cent mille hommes contre cinq cent mille pour les Ukrainiens.

La particularité de ce conflit est d’avoir, à l’instar de la guerre d’Espagne au XXe siècle, redéfini les termes de l’exercice de la guerre.

Sur mer, impotence des flottes classiques, vulnérabilité des grandes unités, efficacité chirurgicale de tous les types de drones.

Dans les airs, rôle réduit des pilotes embarqués, des milliers de drones font couverture et assaut des troupes au sol ; c’est la cyberguerre.

À terre, la guerre de mouvement est presque à proscrire ; l’artillerie et les missiles disposent désormais de toutes les portées et de précisions métriques. Alors, les fantassins s’enterrent pour peaufiner les logiciels de leurs drones de protection et d’attaque.

Comme toujours, l’un des « bénéfices » des affrontements est de ridiculiser les doctrines militaires officielles fondées sur un décalque sans imagination du passé récent. Les capacités de la société civile — production industrielle et logistique — sont devenues la clé ; plus que jamais, elles font la différence. À cela correspondent des unités de compte qui, chaque année, dépassent la centaine de milliards de dollars. L’aide financière américaine s’efface ; pour le moment, le renseignement américain tient ; jusqu’à quand ?

La menace a soudé l’essentiel des pays européens. Suède, Finlande, Danemark, Pologne ont pris un nouveau niveau de conscience de la menace russe et ont réagi politiquement et militairement.

Après avoir nettement donné l’impression de trahir, les États-Unis ont discrètement lâché et perdu la confiance de leurs alliés.

La Chine a finement resserré ses liens avec la Russie et autorisé la Corée du Nord à acheter aux Russes de quoi fabriquer missiles et bâtiments de combat. Au fond, une Russie faible fait son affaire.

Enfin, bizarrement, pour des mobiles obscurs ou vulgaires, d’anciennes colonies russes, parmi les plus secouées par l’URSS, Budapest et Bratislava soutiennent Moscou dans un calcul minable dont on ne voit pas quand il pourrait être payant.

Compte-tenu de l’acharnement des deux peuples belligérants, l’issue du conflit reste malgré tout incertaine, essentiellement du fait de la trahison américaine.

Tout cela conduit à rebattre les hypothèses d’une paix ou d’un arrêt des combats.

Au stade actuel de la guerre on imagine peu vraisemblable une solution à la coréenne. Depuis 2014, il est clair qu’un armistice durerait moins longtemps que ce que pensait Foch du traité de Versailles en 1919.

La Russie n’a pas gagné aujourd’hui. Sur douze ans, elle s’est emparée d’importantes parties de l’Ukraine au prix de pertes humaines sans commune mesure avec celles enregistrées en Afghanistan. Le prix politique vis-à-vis des Européens est lourd, les principaux pays de l’Ouest se sentent menacés et se réarment assez rapidement.

Ainsi, la campagne militaire russe est, à date, un échec au regard de ses objectifs initiaux.

Seule une improbable baisse de combativité de la population ukrainienne et un lâchage des Européens peut encore faire espérer à Moscou une victoire présentable.

L’importance de la guerre pour la stabilité du régime rend improbable la recherche réelle de son arrêt par Moscou. Donc au Kremlin, sauf effondrement ukrainien total, on lie arrêt des combats et crise de régime.

À Kiev l’impression est que le pays marche de part et d’autre d’un précipice ; d’un côté, il retombe dans une dépendance mortifère vis-à-vis de l’ours russe, de l’autre, la gestion de la victoire sera délicate sur les plans géopolitique, institutionnel, économique et financier.

Pour les Européens, quel que soit le résultat final du conflit, il faudra percevoir collectivement que rechercher la restauration d’un équilibre politique « ancien » serait une funeste erreur. Dans la paix, l’Europe sera encore plus seule ; elle n’existera sur la scène internationale que si elle se construit une cohérence.

Oublions les cités italiennes de la Renaissance ou encore les principautés allemandes du Zollverein. Leurs microscopiques indépendances, si elles ont parfois apporté une certaine aisance, ont toujours fait naître de grandes tyrannies.

SAPIENTI SALVE

PIERRE BROUSSE

1er MARS 2026