L’accélération de Claude et l’impuissance des Luddites*

La « croissance » spectaculaire de Claude, l’enfant prodige d’Anthropic de Dario Amodei, a subitement mis le monde en face d’un « point » remarquable de l’histoire du genre humain.

Peu sont ceux qui s’en sont déjà aperçus.

À la source, une discussion autour des limites de l’usage de l’Intelligence Artificielle par ses clients militaires.

Dario Amodei a fâché le Pentagone en lui demandant une sorte de « droit de regard » sur certaines décisions « automatiques » prises par Claude dans son fonctionnement ordinaire, en particulier en matière de désignation et de « traitement » de cibles militaires.

De jure, pour le Pentagone, le propriétaire de Claude limiterait ainsi sa faculté à utiliser cette IA sans contrôle ni limites.

Inacceptable pour un ou CE client.

Au stade judiciaire actuel de l’affaire, un tribunal californien a considéré que la demande d’Anthropic est légitime ; cependant, sans rendre irrégulière la décision du Pentagone de changer de fournisseur.

On comprend bien que, dans le déroulé du travail des algorithmes, une décision ultime de tir létal peut être « dûment » prise par la machine seule, en une fraction de seconde.

Ce sont deux visions de l’usage de l’IA qui s’affrontent.

L’une, « mécaniste », celle du Pentagone, qui veut, dès l’emblée, pouvoir déléguer l’exécution complète de ses opérations.

L’autre, qui veut réserver un droit « moral » au créateur du système algorithmique afin qu’il dispose d’un droit de veto lorsque l’IA évolue dans un espace de choix moralement contraint, par exemple tirer sur un hôpital supposé camoufleur, un poste de combat déguisé en école ou en église, de « faux civils », des enfants soldats, etc.

La décision judiciaire met l’accent sur les questions de fond que nous allons devoir affronter dès maintenant.

La maîtrise normale – humaine – de l’IA supposera que l’humain puisse vérifier le raisonnement de la machine avant La Décision ; a priori impraticable !

Cela ne veut pas dire que tous les hommes devront détenir Le Savoir universel, mais au moins certains devront avoir, en termes de connaissance, les capacités de cerner l’erreur de fait ou de raisonnement.

On comprend aisément que les domaines du calcul quantique sont devenus rois, tandis que les zones du savoir qui requièrent interprétation, nuances, sens du paradoxe, voire deuxième degré, ne se plient pas à la mécanique très sophistiquée qu’impose et nous propose Claude.

Pour la société civile, les conséquences de tout cela vont être lourdes et profondes. La puissance nécessaire des « sachants contrôleurs » va pousser sur le bas-côté les titulaires des échelons professionnels intermédiaires.

Des professions de prestige dans les domaines de la médecine, du Droit, de la production industrielle et de l’administration d’exécution, seront très touchées.

En revanche, les exécutants des tâches urgentes, requérant présence rapide et sens de l’improvisation, seront valorisés.

Des millions d’emplois vont disparaître, remplacés probablement assez lentement par des postes nouveaux et exigeants en matière de connaissances et de curiosité intellectuelle.

L’État futur, qui ne sera plus le détenteur ultime et indiscuté du savoir, sera alors jugé avec des critères d’efficacité plus sévères ; il en sortira probablement affaibli.

Cependant, très vite, de ses tréfonds, des forces vont se mettre à l’œuvre pour imaginer une stratification sociale fondée sur le savoir et redevenir, en plus fort, le cauchemar d’Hayek ou d’Orwell.

Les Luddites n’y pourront rien.

Tant mieux sur le principe.

Mais un défi de plus pour l’univers.

PIERRE BROUSSE

1er AVRIL 2026

* Ceux qui s’opposent à l’utilisation des machines.