Ravaillac n’était pas fou.
C’était un convaincu.
Convaincu d’agir au nom du Bien, de Dieu, de la Vérité. En assassinant Henri IV l’homme de l’édit de Nantes, il voulait purifier le royaume. Le régicide n’était pas un crime mais un acte sacré. La logique du meurtre justifié par la foi traverse les siècles sans disparaître. Elle se travestit le visage, change la couleur du drapeau, modifie ses incantations, mais demeure intacte, imbécile et inhumaine.
Lorsque la République d’Afrique du Sud saisit la Cour pénale internationale pour qualifier les opérations israéliennes à Gaza de génocide ou de crimes contre l’humanité, l’initiative pouvait sembler, à première vue, compréhensible. Elle ne paraissait pas motivée par un règlement de comptes, même si d’aucuns y voyaient un retour de bâton historique lié à l’ancienne coopération étroite entre Israël et l’Afrique du Sud de l’Apartheid.
Époque pourtant révolue : les liens militaro-industriels ont disparu ; seule reste l’amertume.
Mais Ravaillac renaît là où l’indignation devient sélective.
Car dans le même temps, la marine sud-africaine s’entraîne dans ses eaux avec des bâtiments des Gardiens de la Révolution iranienne, corps d’élite d’un régime théocratique responsable d’avoir massacré, en quarante-huit heures ce mois-ci, plus de trente mille de ses propres citoyens.
À Pretoria, on s’indigne donc à géométrie variable. Certains crimes appellent des tribunaux, d’autres des silences diplomatiques et de « vénielles » coopérations militaires.
Que voulez-vous ! Lorsqu’une oligarchie vacille, elle s’accroche à des alliés si possibles présentables ; et quand l’ultime rempart des tyrans menace de s’effondrer, les Ravaillac modernes sortent de l’ombre, sanctifiés par l’idéologie. Ils poignardent la tolérance religieuse d’où qu’elle vienne.
En Europe, les thuriféraires du Hamas — proxy assumé de l’Iran — ont eux aussi rangé toute indignation vis-à vis de la République islamique. Leur stratégie électorale repose sur la captation d’un électorat musulman travaillé par les passions religieuses les plus rudimentaires. Dès lors, comment nos populistes d’extrême-gauche pourraient-ils condamner un régime vieux d’un demi-siècle, gangrené par la corruption cléricale, gouverné par une milice religieuse paradoxalement baptisée « Gardiens de la Révolution » ? Ces « bons » gardiens qui exportent terrorisme et violence du Liban à Israël, du Yémen à l’Irak, et parfois sur notre sol.
Ravaillac n’est plus un homme seul avec un couteau dans la rue de la Ferronnerie.
Il est un système idéologique et une excuse morale. Quelle belle destinée ! Ses mains ne frappent plus seulement des Rois, mais aussi des peuples entiers.
La seule bonne nouvelle est que le régime iranien est à bout de souffle. « À l’os », selon l’expression de Gilles Kepel. Son effondrement viendra probablement de l’intérieur, dans une guerre civile opposant un clergé prédateur à ses milices devenues concurrentes. Mais il faudra du temps.
L’absence d’une opposition structurée, intérieure ou issue de la diaspora, prolonge artificiellement l’agonie. Enfin, hélas, les pays musulmans voient toujours avec suspicion et rejet, l’idée qu’un des leurs – fût-il chiite – puisse aspirer à être gouverné démocratiquement.
Dernier clou des cercueils : l’administration Trump, incapable de mesurer le bénéfice réel d’une chute des mollahs, s’engage dans des discussions dont elle sortira inévitablement perdante. Soit contrainte d’intervenir de façon limitée, soit humiliée par un retrait (TACO*), soit davantage dépendante des postures d’Israël.
Toujours prêt, Ravaillac, plein de haine stupide, observe et attend.
Ce contexte explique le silence assourdissant des partis d’extrême-gauche et de gauche face à l’abomination iranienne. Au fond, ils s’enferment dans leur noyau électoral le plus dur, frériste ou salafiste, encore minoritaire en Europe, mais politiquement actif et bruyant.
Tant mieux, c’est une stratégie de suicide moral et intellectuel.
Les démocrates iraniens sont bien seuls, mais l’histoire est longue, ils finiront par gagner.
Néanmoins les Perses ont le handicap de n’avoir jamais su construire durablement des gouvernements coopératifs où la société civile se soit nettement détachée du religieux. Leur impérialisme s’est toujours appuyé sur un clergé hiérarchisé et discipliné. Une éventuelle inflexion démocratique impliquerait nécessairement la marginalisation de Qom et l’abandon -au moins temporaire – de toute ambition impériale. Très douloureux sur le long terme.
Les guerres de religion, hier comme aujourd’hui, ne nourrissent jamais la nuance politique.
En France, il fallut le génie d’Henri IV pour éteindre les bûchers, arrêter les massacres et imposer une liberté de conscience. Ravaillac n’interrompit pas cette tentative mais il fallut moins d’un siècle pour que tout recommence à la révocation de l’édit de Nantes, œuvre d’un petit-fils fanatisé.
Notre Loi de 1905 tient depuis plus de cent-vingt ans – exploit historique – et anomalie européenne. Cependant, elle est aujourd’hui contestée dans ses fondements par le développement d’un islam politique qui refuse la séparation du spirituel et du temporel, instrumentalisée par les populistes de tout poil.
Alors il faut le dire sans détour :
Ravaillac n’est jamais loin quand la religion gouverne ou aspire à gouverner.
Et face à lui, il n’existe qu’un rempart : la laïcité à la française.
Vive la laïcité intelligente et militante !
Pierre Brousse
19 Février 2026
*Trump Always Chicken Out

