POUR UN DARWINISME EN POLITIQUE ?

La Magna Carta de 1215 fut le produit des mauvais choix diplomatiques et des échecs militaires de Jean sans Terre. Ce qui n’était alors qu’un traité entre le roi vaincu et ses barons fut justement considéré comme l’un des actes fondateurs de la démocratie, alors que dans l’esprit de ses signataires, il ne faisait que restaurer un ordre ancien, en consacrant, paradoxalement mais de facto, le principe du consentement à l’impôt.

Comment faire d’un objet réactionnaire un objet de progrès !

À une autre époque, Henry Kissinger, dans sa thèse de doctorat, a magistralement analysé la Restauration de l’Ancien Régime, du congrès de Vienne de 1815 au congrès d’Aix-la-Chapelle de 1818.

Alors, les plus beaux esprits du temps étaient à l’œuvre. À force de textes ponctués par les bonnes intentions quasi mystiques du tsar Alexandre, à force de compromis territoriaux majeurs et de transactions lilliputiennes mais apaisantes, ils produisirent ce qui devint un instrument de développement du formidable Empire britannique et la clef du dangereux impérialisme petit-allemand.

Ainsi, ils préparèrent la faillite de l’empire d’Autriche comme l’immobilisme d’une société russe féodale qui, après moult avatars, finirait par enfanter une agressive et inhumaine dictature.

Malgré les chaos, la démocratie s’est « bouturée » jusqu’à ce qu’elle s’installe nettement un siècle plus tard, qu’elle s’épuise ensuite, pour renaître à nouveau il y a 80 ans.

La dynamique des traités et celle des peuples, lorsqu’on les étudie, montrent qu’il n’y a pas de déterminisme de l’Histoire. C’est la joie du véritable historien. C’est aussi insolite que porteur de leçons.

Le conservatisme peut accoucher de la modernité ; mais le conservatisme le plus obtus est malheureusement consubstantiel à l’homo politicus ordinaire.

Si la Réaction après une défaite est toujours forte et sur le moment inattendue, la disette d’imagination qui est dans sa nature peut offrir à l’Histoire un OVNI politique de grande valeur.

Restaurer un ordre antérieur n’a pas de sens. C’est la certitude de construire du faux neuf avec du vieux. Si cela rassure les « braves gens », cela ne répond jamais correctement aux exigences de temps nouveaux, qui, par hypothèse, ne pourront se déployer que dans une géométrie nouvelle.

Le Darwinisme est-il une Loi qui peut s’appliquer en politique ?

Les crises que nous connaissons aujourd’hui tiennent à l’essoufflement du modèle d’État-providence, dans les termes et les abîmes décrits il y a longtemps par Friedrich von Hayek, Hannah Arendt ou George Orwell.

Notre monde occidental sent qu’il est à la croisée des chemins. Sans jamais invoquer un « bien absolu », il lui faut nettement repousser deux épouvantables caricatures : le collectivisme des Khmers rouges et l’État libertarien le plus sauvage.

On assumera que la voie devra répondre aux conséquences et aux exigences encore inconnues de la société numérique.

Les élites politiques françaises, accessibles en privé à ces questions, seront-elles capables, en public, de construire des thèses suffisamment articulées pour convaincre leurs contemporains et être soumises un jour au jugement de l’Histoire ?

Pour le moment, les postures et les discours officiels des nombreux candidats potentiels et déclarés à la prochaine élection présidentielle française incitent au doute.

L’Histoire montre qu’en politique la tartuferie est la règle. Par le passé, les peuples ont souffert des « miroirs aux alouettes », religieux ou collectivistes. Aujourd’hui, ce sont les écologistes, d’où qu’ils viennent, la main sur le cœur et vertu dans la bouche, qui nous délivrent, paradoxalement, les perspectives les plus réactionnaires.

Néanmoins, partout, à des degrés divers, certains frémissements laissent penser que des forces vives perçoivent le momentum lié à l’entrée dans la société numérique et poussent les États vers un changement de paradigme.

Volens nolens, les changements seront brutaux. D’avance, il faut en accepter le principe. Une évolution darwinienne, lente par nature, n’est pas transposable à nos sociétés modernes.

Bien que la raison pure ne soit pas la qualité cardinale des sociétés civiles, l’espérance doit demeurer.

PIERRE BROUSSE

1er SEPTEMBRE 2026

Retourner en page d'accueil Retour au sommaire de la revue