Depuis qu’Einstein et Henri Poincaré ont théorisé que le temps est variable, certains ont déduit que l’Histoire peut accélérer. Certitude ou impression ? En tout cas les dernières semaines de l’Histoire du monde ont accusé le trait.
La Fin de l’Histoire
La deuxième mondialisation rêvée heureuse par Francis Fukuyama, qui a bercé et rassuré l’Occident presque entier depuis trente-cinq ans, est en agonie terminale depuis le 28 février 2026.
Certes, de longue date les signes avant-coureurs sont nombreux. La révolution numérique ne date pas d’hier, la crise démographique du monde développé s’est affirmée dès les années soixante, beaucoup des immenses bénéfices de la société industrielle et de services se sont répandus très inégalement.
L’Amérique a jugé et décidé, un peu avant le tournant du siècle, qu’elle n’avait plus besoin d’alliés à l’Est, mais seulement de consommateurs vassalisés.
Pour la première fois de sa longue histoire, la Chine prétend à l’Empire universel.
La Russie, toujours sans frontières, se régénère par la revendication de son empire perdu.
L’Inde, prenant conscience de son poids démographique, déclare la nécessité de construire politiquement un espace géographique maritime et terrestre limitrophe, immense, mais fait de pointillés.
Les grands pays d’Amérique Latine cherchent la martingale, sans aucun succès, entre régimes autoritaires d’extrême gauche ou d’extrême droite.
En Afrique, le Nord et le centre-ouest s’enfoncent dans des guerres religieuses et tribales ; les pays des Grands Lacs s’engagent dans des conflits sauvages pour la domination du sol et du sous-sol ; au Sud, on expérimente et on applique des politiques aussi, voire plus, xénophobes que celles pratiquées sur les autres continents.
Autour de la péninsule arabique, la rente pétrolière fait éclore des cités marchandes féodales d’apparences ultra-modernes, utiles au recyclage des capitaux et permettant de masquer les impérialismes de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et même d’Israël – proxy américain dans la région.
La Turquie oublie Atatürk et rêve de l’Empire ottoman, et pourquoi pas d’un califat non arabe.
Face à ces mondes souvent fondés sur une organisation sociale peu ou prou kleptocratique, l’Europe et l’Occident sont devenus les ennemis de tous, coupables d’arrogance agressive et fauteurs responsables de tout, de l’esclavage au colonialisme, du progrès liberticide, des vaccins aux virus !
Les succès du « capitalisme démocratique » sont dévalués, voués aux gémonies. Pas assez efficace, pas assez protecteur !
Pourtant, jamais le monde n’a compté aussi peu d’ultra pauvres en pourcentage de la population, jamais les humains n’ont autant voyagé, jamais les savoirs n’ont été aussi accessibles ; jamais l’humanité n’a si bien vécu matériellement.
Désormais, on veut des vrais rapports de force pour faire de vrais « deals » !
Comme souvent, les tyrannies sont voyantes, vulgaires et se surévaluent.
L’éclipse de l’hyperpuissance
Bien qu’écrasant tout de sa force économique et financière, l’hyper-puissance étasunienne n’a cessé d’enchaîner les défaites militaires, économiques et politiques.
Comme toujours, le dominant ne se rend pas compte de sa propre décadence.
Pourtant, en un peu plus de cent ans, ce fut joué !
D’abord, l’accumulation des mauvais choix géopolitiques de la fin de la Première Guerre mondiale, l’enchaînement de la grande crise, puis les erreurs d’analyse des risques portés par l’Axe germano-japonais, ont été compensés par une politique mondiale de domination très réussie, fondée sur le démantèlement des vieux pays européens via l’anesthésie de leurs politiques de défense, une action économique et financière plus qu’adroite et un soft power soporifique.
La pente ascendante sera interrompue par la défaite complète au Viêt Nam.
Désastre sur tous les plans, politiques, militaires, financiers et culturels, mais opportunément masqué par les défaites russes à l’extérieur, en Afghanistan, et à l’intérieur, en économie et en politique.
Alors Fukuyama a parlé et on l’a cru.
Néanmoins, peu après la chute du mur, les USA ont enchaîné trois guerres du Golfe, une autre en Afghanistan, des escarmouches en Yougoslavie, en Somalie, au Liberia, au Darfour, au Panama, au Venezuela et ailleurs dans les Caraïbes.
Sans jamais gagner, de moins en moins encline à payer seule le prix des conflits et à engager ses enfants, l’Amérique dès lors ne sait plus pour quoi se battre. Défendre la technostructure fédérale ? Conquérir des terres qui ne lui appartiennent pas ? Aider un complexe militaro-industriel très essoufflé ? Doper les milliardaires de la Silicon Valley qui gonflent leurs capitalisations boursières à coup de contrats publics, de pertes d’exploitation abyssales, de délits d’initiés ou de promesses d’avenir radieux sur Mars ?
La dernière défaite n’est pas seulement celle que l’Iran inflige aujourd’hui. Elle est le produit du verbe et de la posture du président et du vice-président des États-Unis, des membres de leur gouvernement et de tous ceux qui, officiellement, ont désigné clairement leurs alliés comme ennemis, pour la première fois de l’Histoire.
L’Amérique vaincue se veut seule désormais.
Demain une géopolitique « numérique » ?
Nous sommes à un point d’inflexion de l’Histoire. S’il est vrai que la Chine a pris le leadership mondial, on ne sait pas de quoi demain sera fait.
Malgré sa victoire, l’Empire du Milieu souffre de la même maladie démographique que le vieil Occident. Il s’empêtre dans d’intestines guerres de pouvoir, dignes de celles des eunuques de la dynastie Qing. Il perd son image d’« honnêteté et de pureté » dans l’exercice d’un impérialisme inhumain au Tibet et au Sin-Kiang, il viole le Droit international en mer de Chine, revendique Taïwan sur des bases juridiques « meubles ».
La Chine est réduite à s’allier à la Corée du Nord, à la Russie, à l’Iran, à la Birmanie ou au Venezuela de Maduro. Même pour une cyber-dictature qui professe la retenue et l’amitié entre les peuples, ces régimes sont difficiles à fréquenter. Le tout est plus inquiétant que subtil. Pour garder son leadership, la Chine devra faire bien mieux, à l’intérieur comme à l’extérieur. Même litanie depuis vingt-deux siècles !
Aussi, la vieille Europe est, au fond, plus forte qu’elle ne le croit face à ces grandes puissances rongées par l’hubris et de profondes incohérences de politique.
En ce sens, la « petite » Ukraine a fait la démonstration que la cohésion, l’intelligence et l’imagination peuvent mettre en échec l’ambition autiste d’un vieux peuple agressif, voué, depuis sa constitution en État, à un impérialisme de conquêtes violentes.
Pour nous, Européens, le premier ennemi c’est la division.
La peur des nuances culturelles, les petites variations de modes de vie, les différents types de géographies ou d’urbanisation qui se transforment en xénophobies intra-européennes sont le poison létal qui prend naturellement et progressivement une dimension géopolitique.
Découpés en rondelles, les nations et les États européens se privent ainsi d’un « effet de masse » cohérent, de type fédéral, qui protègerait chacun d’entre eux des prédateurs.
Alors que c’est à l’extérieur que se trouvent le gros de ceux qui nous désignent comme adversaires ou ennemis, il nous faut aussi prendre garde et être sans complaisance vis-à-vis des ennemis intérieurs vendus à des causes étrangères. Ils sont innombrables mais quelques-uns, plus visibles que les autres, portent le venin de la capitulation.
Comme beaucoup d’autres, inconnus ou plus discrets, les Robert Fico, Alice Weidel, Gerhard Schröder, Thierry Mariani, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Jean-Pierre Raffarin, Matteo Salvini, Nigel Farage…, tous « travaillent » l’opinion par la peur, par la xénophobie, dans des accents « munichois » aux remugles fétides.
Mêmes « arguments » que ceux qui nous ont coûté la catastrophe de la Deuxième Guerre mondiale. Le calme et la paresse « mérités », le pacifisme « vertueux », le bénéfice individuel, minuscule et instantané, sont les principaux agents actifs, ce « nouveau poison » que leurs mains nous confient*.
VADE RÉTRO !
Les profondes incertitudes que fait planer le développement ultra rapide de l’IA sont et seront un élément majeur à prendre en compte dans l’analyse des besoins des sociétés civiles et dans l’adaptation des institutions politiques futures.
Comme le charbon, la machine à vapeur ou les engrais, l’IA doit devenir une opportunité pour la Civilisation.
Le Pape vient de rappeler cette parole de Saint-Paul : « Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit. »**
Cette parole est sage.
L’Europe doit se bâtir comme puissance pour être indépendante, intelligente et forte, et continuer d’apporter sa contribution au bien commun de l’humanité.
Pierre Brousse
JUIN 2026
* Jean Racine, Britannicus, IV, 4 :
« Et le fer est moins prompt pour trancher une vie
Que le nouveau poison que sa main me confie ».
** 1 Corinthiens 3 : 10-23

