Entretien avec Marc Bayle – Épisode 4: L’avenir de Toulon.
Marc Bayle revient sur ses liens avec Toulon et les singularités de la ville.
Dans ce quatrième et dernier épisode, Marc Bayle se tourne vers l’avenir de Toulon. Pour lui, c’est par la mer que tout se jouera : Naval Group, la robotique marine, les drones, les sous-marins, la croisière.
Un vrai cluster technologique s’est formé autour du maritime. Il souligne aussi les atouts récents de la ville : son statut de métropole, son université en développement, un immobilier accessible et un centre-ville rénové.
Enfin, il insiste sur le rôle souvent sous-estimé des maires, rappelant que les erreurs des municipalités des années 60-70, qui ont laissé filer l’université et les zones d’activité en périphérie, ont durablement appauvri la ville. Un présidentialisme municipal qu’on ne mesure pas assez.
Marc Bayle
Préfet honoraire, ancien commissaire de la Marine
MILIEUX DU MONDE — Une ville qui a beaucoup d’atouts et dont on peut penser l’avenir aujourd’hui. Pour aborder ces dernières questions sur une ville qui connaît ses ombres et ses lumières : pensez-vous que Toulon doive renouer avec sa vocation maritime ou se replier sur son hinterland ?
Marc Bayle — C’est la vocation maritime, sans aucun doute. D’ailleurs, il y a eu beaucoup d’efforts et d’améliorations. Naval Group est devenu une société de haute technologie, de grosse matière grise. Ils sont installés à Ollioules, à côté de Toulon, et il y a tout un réseau de sous-traitants adossés à Naval Group. La robotique marine, les drones, les sous-marins, l’activité sous-marine… Il y a vraiment une espèce de cluster qui s’est constitué autour du maritime et de la recherche marine, avec des entreprises, y compris américaines. Ce n’est que par la mer que l’avenir de Toulon se développera.
La croisière aussi. Elle a pris un essor énorme depuis trente ou quarante ans, pour une raison très simple : la rade de Toulon est sous commandement militaire, ce qui en fait un port très sûr pour les croisiéristes, par rapport à Marseille où il y a souvent des grèves. Les liaisons avec la Corse, avec la Sardaigne se font autant depuis Toulon que depuis Marseille ou Nice, où il y a souvent des perturbations sociales.
Et ce n’est pas du tout dans son hinterland que Toulon trouvera son avenir, parce que le Var est très diversifié. Vous avez un Var rural, un Var Côte d’Azur… Toulon, c’est la mer, tout ce qui est technologie de la mer.
MILIEUX DU MONDE — Quelle place peut occuper Toulon dans cet espace méditerranéen en recomposition aujourd’hui ?
Marc Bayle — D’abord comme port militaire. Ce sera toujours le port de projection. Dès que le porte-avions apparaît, ça veut dire qu’il y a une crise quelque part. C’est sa vocation militaire. Et puis ce pôle de technologie marine, très important.
MILIEUX DU MONDE — Est-ce que Toulon est dotée du bon modèle pour aborder l’avenir, ou pourrait-elle évoluer vers un modèle de développement comparable à d’autres grandes villes méditerranéennes ?
Marc Bayle — Non, parce qu’elle sera toujours concurrencée par plus fort qu’elle en matière économique, comme Marseille ou Barcelone. Je pense que Toulon a pris le pli récent, mais encourageant, d’être un port de développement maritime. Brest l’avait été avant Toulon. Dans les années quatre-vingt, Brest avait compris que la marine n’était pas toujours son avenir et a été très innovante sur la technologie marine et sous-marine. Toulon a pris ce pli maintenant, grâce à Naval Group et aux entreprises qui gravitent autour. Toulon ne sera jamais un pôle touristique comme Nice, ni un pôle industriel comme Marseille avec Fos.
MILIEUX DU MONDE — Est-ce qu’il y a des convergences fortes avec d’autres grandes villes de la Méditerranée comme Gênes, Beyrouth, Tunis ? Est-ce que ce réseau de villes méditerranéennes existe ?
Marc Bayle — Non, la Région Sud, le conseil régional le fait, mais pas Toulon en tant que tel. Ça reste assez individualisé. Le développement de la recherche marine et sous-marine se fait de manière industrielle, avec des équipes de très haut niveau sur le plan national, voire international et européen. Mais ça reste encore assez endogène.
Il y a quand même des opportunités. Par exemple, à La Londe, à quarante kilomètres de Toulon, Naval Group est en train de construire une usine extraordinaire de drones. Mille à mille cinq cents ingénieurs et techniciens vont s’y installer.
MILIEUX DU MONDE — Parmi tous les atouts de Toulon évoqués pendant notre échange, quels sont, à votre avis, les plus importants pour l’avenir de la ville ?
Marc Bayle — Il y a d’abord son secteur maritime, qui est assez innovant par rapport à ce qu’il était il y a à peine trente ans.
Il y a ensuite le fait que Toulon est devenue une métropole, Toulon Provence-Méditerranée, ce qui manquait beaucoup avant. Cette métropole a pris toutes les compétences d’une communauté d’agglomération et d’un conseil départemental. C’est un vrai atout.
Elle est aussi devenue une ville universitaire, ce qui n’était pas sa tradition. Il y a plus de dix mille étudiants, dont une partie est dédiée aux questions de la mer. L’université cherche à trouver ses créneaux, un peu enserrée entre les grandes universités d’Aix-Marseille et de Nice.
Et puis il y a peut-être, sans devenir un haut lieu touristique, une meilleure attractivité que dans le passé récent. C’est une ville accessible, avec des logements abordables. Elle peut être rendue agréable pour des gens qui cherchent quelque chose qui ne soit pas bling-bling, qui ne soit pas très Côte d’Azur.
MILIEUX DU MONDE — Pour finir notre entretien, y a-t-il un point particulier sur Toulon que vous aimeriez signaler ?
Marc Bayle — Peut-être dire quelque chose qui relève de ma réflexion politique et historique : le rôle des maires est très important. On dit souvent, c’est un peu un lieu commun, que la France est un pays centralisé, jacobin. L’expérience que j’ai, pas uniquement toulonnaise mais de toute ma vie administrative, c’est qu’un maire peut faire ou défaire beaucoup de choses dans une ville. Énormément. Le rôle des municipalités est plus important qu’on ne veut bien le dire ou l’écrire en France.
Pour reprendre le cas de Toulon : le fait que les municipalités des années soixante et soixante-dix aient laissé partir l’université, les grandes surfaces commerciales, les zones industrielles à la périphérie de Toulon, en perdant au passage la taxe professionnelle, a été une erreur fondamentale. Ça a paupérisé la ville. Et ce n’est pas une décision imposée par l’État. C’est le rôle du maire qui n’a pas su retenir ces éléments.
On parle beaucoup du pouvoir présidentiel trop fort en France. Mais il y a un présidentialisme municipal qui est très fort, plus qu’on ne veut bien le dire. Malheureusement, parfois les élus s’abritent derrière l’État, mais un maire peut avoir un rôle capital dans le quotidien et dans l’avenir d’une ville.
MILIEUX DU MONDE — Merci beaucoup Marc Bayle pour cet entretien. Au plaisir de vous retrouver bientôt.
Marc Bayle — Merci à vous, pour tout.
