ALLIANCES A L’AUNE DE LA DEMOGRAPHIE JAPON & CHINE VS INDE & UE

Les courbes démographiques sont sans appel.

D’ici la fin du siècle, le Japon aura perdu la moitié de sa population actuelle, soit soixante millions d’habitants en moins. La Chine redescendra vers les huit cents millions, contre un milliard quatre cents millions aujourd’hui, tandis que l’Inde culminera sur une crête d’un milliard sept cents millions de citoyens. Ces chiffres constituent un matériau précieux qu’il convient d’analyser à l’aune du progrès, premier « opposant » à la fertilité : plus les sociétés sont riches et cultivées, moins les individus se multiplient.

Les nations qui font peu d’enfants les protègent davantage que celles qui en ont beaucoup.

Inversement, elles s’étiolent sous une « dictature de l’âge » qui entrave les mobilités sociales, tarit le dynamisme professionnel et creuse les déficits liés aux dépenses de santé et de vieillesse — les inactifs se muant, malgré eux, en parasites sociaux pour la collectivité.

Atrophie démographique et déclin des États sont presque synonymes. C’est la situation de l’Europe en général et celle de la France en particulier.

Les courbes sont prévisibles, leurs conséquences aussi. Depuis soixante-dix ans, nos élites et nos sociétés civiles ont refusé d’imaginer l’impact irréversible de ces pyramides des âges inversées, manquant de courage pour proposer des mesures de bon sens face aux déséquilibres financiers.

Il est donc pédagogique de se pencher sur les cas du Japon, de la Chine et de l’Inde.

Au Japon, face à l’effondrement, cette société structurellement xénophobe a d’emblée exclu l’immigration comme solution à l’attrition. Dès les années quatre-vingt, le pays a cherché des solutions internes : les entreprises et administrations furent fermement priées d’ajuster leurs capacités à la taille réelle de leurs marchés. Les retraites, restées minces, contraignent les seniors à maintenir une activité professionnelle au-delà de soixante-dix, voire soixante-quinze ans. Malgré tout, le pays mobilise ses ressources morales et matérielles pour continuer à produire, encaisser les dividendes de ses anciens investissements extérieurs et, toute honte bue, se défendre sans complexe face aux menaces de ses voisins.

Le Japon est prêt à se protéger, mais il ne peut plus prétendre à l’Empire ; so what ?

En face, en Chine, la population active diminue chaque année d’environ huit millions d’individus. D’ici la fin du siècle, la population globale devrait chuter de 40 %. On y retrouve la même xénophobie profonde, marquée du sceau « Han», interdisant toute politique migratoire pragmatique. Cependant, la prise de conscience du défi démographique s’est limitée à l’abandon timide de la politique de l’enfant unique. Pékin refuse de planifier l’activité future ou d’adapter sa diplomatie, alors que ses voisins sont en pleine croissance et que son principal allié, la Russie, traverse un « thalweg démographique » sur un territoire immense et inoccupé.

 Moscou est-il vraiment le bon allié ?

En revanche, l’Inde est, sinon un ennemi déclaré, du moins un rival potentiel de la Chine. Elle dispose de la ressource humaine capable de tenir la dragée haute au reste du monde. Elle sait qu’à l’ombre de son milliard sept cents millions d’habitants en 2100, tout lui sera permis. Elle pourra exporter une partie de sa brillante élite, indispensable à l’Occident. S’appuyant sur un rattrapage économique fécond et des institutions politiques imparfaites mais éprouvées, elle constitue, pour un temps, l’allié naturel de notre demi-milliard d’Européens. Le choix de l’UE — présidée symboliquement par un natif de Goa — relève d’une alliance commerciale maligne dont la réussite dépendra de la finesse des postures diplomatiques : ni hubris, ni « appeasement », ni florentinisme. Seul comptera l’équilibre des flux monétaires. Le succès, paradoxalement, se mesurera à l’émergence de nouveaux concurrents, voire d’adversaires.

PIERRE BROUSSE

1er MARS 2026